Une rencontre entre

J. S. Bach et C. Graupner

.

La nomination d’un nouveau cantor à Saint-Thomas (Thomasschule) de Leipzig
Au printemps 1722, suite au décès de Johann Kuhnau – ancien professeur de Graupner -, le concours pour l’obtention du poste de cantor à Saint-Thomas de Leipzig est l’un des moments de la vie de Graupner le mieux documenté, grâce aux publications des documents de la vie de J. S. Bach.

Les conseillers municipaux de cette ville universitaire offrent d’abord le poste à Telemann, ancien étudiant à la Thomasschule. Mais, après plusieurs mois d’attente, en décembre 1722, Telemann décline le poste. Le conseil municipal ouvre alors un concours auquel plusieurs musiciens, dont J.S. Bach et C. Graupner, s’inscrivent. Le concours consiste en la composition et l’interprétation de cantates pour plusieurs dimanches spécifiques à partir de janvier 1723. En février 1723, le poste est offert à C. Graupner ! Mais son employeur, le landgrave Ernst-Ludwig, refuse résolument de lui accorder son congé et lui offre un pont d’or. Der Graupner bleibet ! – Le Grauper reste… C’est par cette phrase lapidaire que le landgrave se réjouit de sa fermeté et que Graupner abandonne son espoir d’être nommé cantor

Un conseiller de Leipzig souligne qu’il aurait aimé que Graupner puisse accepter, mais comme il ne le pouvait pas, il faudrait prendre Monsieur Bach « qui est tout aussi bon que Graupner » (« Bachs Person wäre so gut als Graupner »). C’est donc en mai 1723 que J.S. Bach se voit offrir le poste qu’il gardera jusqu’à sa mort, après qu’il eut été offert à Telemann et gagné par Graupner. Le cours de l’histoire musicale en sera grandement changé…

Dans son autobiographie envoyée à Mattheson en 1739, Graupner consacre deux phrases sans âme à l’épisode : « En 1723, je devais me rendre à Leipzig comme Cantor. Bien que tout fut décidé, il se passa plusieurs choses qui rendirent le fait impossible. » Le biographe anonyme de 1781 relate également cet épisode et nous apprend que « seul le bon plaisir de son Prince, qui ne voulait pas perdre Graupner, l’a retenu d’accepter ». Grâce aux documents d’époque et aux lettres que Graupner écrivit au conseil municipal de Leipzig, nous savons aussi qu’il aurait beaucoup aimé accepter ce poste prestigieux et que c’est à regret qu’il se soumet à l’autorité de son employeur. Peut-être qu’il faille tenir compte de la personnalité modeste de Graupner dans sa marque de soumission au Prince. Graupner aurait pu se rebeller et partir pour Leipzig. Suite à cet épisode, le landgrave promit une pension à sa veuve, mais Graupner mourut plusieurs années après elle.

Les Adendmusik de Buxtehude à Sainte-Marie de Lübeck
La ville de Lübeck, où vit le grand organiste Dietrich Buxtehude (1637-1707) se trouve à quelques 15 lieux de Hambourg, là où Handel, Graupner et Mattheson travaillent au début du XVIIIe siècle. Tous les mois de décembre, pendant l’Avent, Buxtehude, quant à lui, organise les Abendmusik, célèbres de par l’Europe. Ce sont des veillées musicales qui commencent par des concerts d’orgue, puis des cantates dramatiques. Ces veillées musicales ont lieux à l’Église Sainte Marie où Buxtehude est organiste; elle comporte parmi les plus beaux orgues d’Europe. Ces journées toutes en musique sont importantes pour la ville de Lübeck et se terminent par un grand banquet à l’Hôtel de Ville.

En 1704, Mattheson s’y rend avec Handel depuis Hambourg. En 1705, les 2 et 3 décembre, deux Abendmusik exceptionnelles ont lieu sous la direction de leur auteur, Buxtehude. Bach a 18 ans et il veut y assister de même qu’aux répétitions qui les précède ; il participera même à leur exécution tenant la partie d’orgue. Il va donc faire le voyage à pied (400 kilomètres) entre la petite ville où il est organiste et l’ancienne capitale de la Hanse, Lübeck. Il part le lundi 18 octobre 1705 et arrive à Hambourg le 30 octobre. Il restera jusqu’en février 1706 ; il habitera et travaillera avec le maître.

Or, si Graupner était à Hambourg en 1705 – ce qui est vraisemblable – il aurait très bien pu décider d’aller entendre ces Abendmusik exceptionnelles. Graupner aurait donc rencontré Bach et vraisemblablement aussi, mangé à table avec lui et son ami Mattheson. Cette hypothèse est la seule qui permette de penser que Bach et Graupner se sont rencontrés personnellement, mais on peut être sûrs qu’ils connaissaient leurs activités respectives, en partie du moins.

© Geneviève Soly, 2019